Former des élèves à la médiation, est-ce vraiment possible ? Et surtout, est-ce que cela change réellement le quotidien d’un établissement scolaire ?
À travers le témoignage de Nicole Hoerner, enseignante puis formatrice au sein de Génération Médiateurs, cette interview revient sur plus de dix années de pratique de la médiation par les pairs en collège.
Un retour d’expérience sincère et lucide, qui montre comment la médiation transforme le regard des adultes, renforce la responsabilité des élèves et s’inscrit dans une démarche de prévention durable.
💬 Comment avez-vous découvert la médiation par les pairs ?
J’ai découvert la médiation par les pairs au début des années 2000, grâce à une amie qui avait suivi une formation. Elle m’a montré les outils, les supports, les exercices… et m’a dit : « Il faut absolument que tu fasses cette formation, c’est exactement ce qu’il te faut. »
À l’époque, j’enseignais dans un collège classé en ZEP. Comme dans beaucoup d’établissements, nous faisions face à des situations complexes : tensions relationnelles, difficultés à communiquer, manque de respect, faible estime de soi chez les élèves.
Avec une dizaine de collègues, nous avons décidé de nous former à la médiation par les pairs avec Génération Médiateurs. Très vite, nous avons eu envie de nous lancer. La formation répondait précisément à ce que vivaient nos élèves : ils manquaient de vocabulaire pour exprimer ce qu’ils ressentaient et avaient du mal à communiquer autrement que par la confrontation. Et surtout, l’approche était ludique et participative : enfin un cadre où ils pouvaient s’exprimer, échanger et chercher ensemble des solutions.
💬 La médiation a-t-elle été soutenue par la direction ?
Oui, et c’est fondamental. Le chef d’établissement n’avait pas suivi la formation au départ, mais il a soutenu le projet dès le début. Très vite, la médiation a été inscrite dans le projet d’établissement.
Ce soutien était indispensable, notamment pour inscrire la médiation dans l’emploi du temps, structurer l’organisation des ateliers et permettre leur mise en œuvre dans la durée. Sans l’appui de la direction et sans inscription dans le projet d’établissement, un tel dispositif ne peut s’inscrire durablement.
💬 Comment le projet a-t-il été déployé concrètement dans le collège ?
Le déploiement s’est fait de manière progressive et structurée.
Nous avons commencé par les classes de 5e : tous les professeurs principaux de ce niveau étaient formés à la médiation, ce qui garantissait une cohérence dans l’accompagnement des élèves.
Les élèves suivaient des modules clairement identifiés et progressifs :
d’abord la connaissance de soi, puis la communication, la gestion des conflits, avant d’aborder la médiation par les pairs à proprement parler.
Par la suite, le dispositif a été repensé pour démarrer plus tôt.
Dès la 6e, les élèves bénéficiaient désormais de modules centrés sur la connaissance de soi et l’expression des émotions, afin de poser des bases solides dès l’entrée au collège.
Chaque année, le projet montait ainsi en puissance.
Les élèves entraient dans le dispositif en 6e et poursuivaient leur parcours les années suivantes., avec possibilité d’être médiateur à partir de la 5e. Au bout de trois à quatre ans, l’ensemble des élèves du collège avait bénéficié des ateliers.
Petit à petit d’autres collègues se sont joints au projet.
Au-delà des enseignants, cette formation concernait également le CPE, la documentaliste, l’infirmière scolaire, permettant d’impliquer l’ensemble de la communauté éducative et de partager un langage commun autour de la médiation.
Concernant spécifiquement la médiation par les pairs, le choix a d’abord été fait de former uniquement des élèves volontaires.
Au bout de trois années de mise en œuvre, l’équipe a fait le choix de former l’ensemble des élèves dès la 5eme et de ne plus se limiter aux seuls volontaires.
Non pas pour faire de chacun un médiateur, mais parce que les bénéfices des outils de médiation — écoute, expression, compréhension de soi et des autres — se révélaient utiles à tous, bien au-delà du seul rôle de médiateur.
Tous étaient formés aux outils de médiation, mais tous ne devenaient pas médiateurs : seuls ceux qui le souhaitaient et se sentaient prêts endossaient ce rôle. Cette distinction était importante pour respecter le rythme et l’engagement de chacun.
La médiation par les pairs est ainsi devenue à la fois :
- un outil spécifique, porté par des élèves médiateurs volontaires ;
- et un socle commun de compétences relationnelles, partagé par l’ensemble des élèves.
La formation des élèves médiateurs se faisait parfois avec d’autres collèges, ce qui permettait des échanges de pratiques et une ouverture à d’autres réalités. Certaines sessions étaient également organisées hors de l’établissement, sur une journée dans un autre lieu, afin de marquer un temps fort, favoriser la cohésion du groupe et prendre de la distance avec le cadre habituel.
C’était clairement un projet pensé sur le long terme.
La médiation par les pairs demande du temps, de la constance et une vision d’ensemble : on ne peut pas attendre des résultats spectaculaires en un an, mais les effets s’installent durablement lorsqu’on accepte cette temporalité.
🧭 Déployer la médiation par les pairs – l’essentiel en 5 lignes
1️⃣ Former d’abord un noyau d’adultes volontaires pour créer une culture commune.
2️⃣ Démarrer avec les élèves par des modules de connaissance de soi.
3️⃣ Construire un parcours progressif (communication, conflits, médiation).
4️⃣ Former des élèves médiateurs volontaires.
5️⃣ Inscrire la médiation dans une vision de long terme, sans attendre de résultats immédiats !
💬 En quoi la médiation a-t-elle changé votre posture de prof ?
Je peux le dire clairement : ça a changé ma vie de prof !
J’étais issue d’une école très classique : transmission des savoirs, cadre imposé, autorité descendante. La médiation m’a appris à regarder mes élèves autrement. À comprendre qu’ils avaient, comme moi, des émotions, des besoins, des fragilités.
J’ai appris à ne plus crier, à sortir du réflexe de la sanction collective. J’ai compris que ma posture pouvait soit apaiser, soit attiser les tensions.
Quand l’adulte change, le climat change !
💬 Et qu’est-ce que cela apporte aux enseignants et aux adultes formés ?
Au-delà de son propre parcours, Nicole observe que la médiation amène aussi les adultes à interroger leurs pratiques quotidiennes.
Elle permet de prendre du recul sur certaines réactions automatiques — par exemple l’ironie, parfois utilisée sans mauvaise intention, mais qui peut être mal comprise ou vécue comme blessante par les élèves.
La médiation invite les enseignants à adopter une posture plus consciente, à ajuster leur manière de s’adresser aux élèves et à poser un cadre plus clair, sans renoncer à l’exigence.
Elle ne remet pas en cause l’autorité, mais elle la rend plus lisible, plus sécurisante et plus cohérente pour les élèves.
💬 Quels effets observez-vous chez les élèves ?
Au départ, les demandes de médiation étaient peu nombreuses.
Il a fallu du temps pour que les élèves s’approprient le dispositif, comprennent à quoi il servait et osent y recourir.
Avec le temps, les élèves deviennent plus responsables et plus autonomes.
Ils apprennent à se parler, à chercher des solutions entre eux, plutôt que de solliciter immédiatement l’adulte pour trancher. La médiation par les pairs leur permet de réguler de nombreux conflits du quotidien et de développer des compétences essentielles : écouter, s’exprimer, prendre en compte le point de vue de l’autre.
On observe également une évolution dans la manière dont les élèves se positionnent face aux tensions. Dans des contextes où ils peuvent vivre « à fleur de peau » et manquer de mots pour exprimer ce qu’ils ressentent, le travail mené autour des émotions, de l’empathie et de la responsabilité joue un rôle central.
La médiation ne supprime pas les conflits – le conflit fait partie de la vie – mais elle apprend à les traverser autrement. Le conflit devient une opportunité de dialogue, pas une rupture. Peu à peu, le conflit cesse d’être uniquement un affrontement, pour devenir un moment où l’on peut comprendre ce qui se joue et chercher une issue plus ajustée.
🧰 Un outil de responsabilisation utilisé en tant que professeure principale
Lorsqu’une situation délicate lui était signalée en tant que professeure principale, Nicole ne répondait pas immédiatement par une sanction ou une décision descendante.
Elle s’appuyait sur un outil issu de la médiation : la fiche « situation difficile ».
Elle remettait cette fiche aux élèves et les invitait à prendre un temps de réflexion, par écrit, autour de plusieurs questions :
- Que s’est-il passé ?
- Quelles solutions sont possibles ?
- Quelles pourraient être les conséquences de chacune de ces solutions ?
Ce travail écrit constituait un support pour un temps d’échange, en classe, permettant de revenir sur la situation, d’en comprendre les enjeux et de réfléchir ensemble à une issue ajustée.
Cette démarche visait avant tout à responsabiliser les élèves, en les amenant à réfléchir à leurs choix, à leurs impacts et à leur part de responsabilité, plutôt que de subir une réponse imposée de l’extérieur.
👉 Un outil simple et structurant, qui aide l’élève à penser la situation, à se positionner, à mesurer les conséquences de ses choix et à grandir en autonomie
💬 En quoi la médiation est-elle un outil de prévention ?
La médiation par les pairs ne traite pas les situations de harcèlement. En revanche, elle agit en amont.
Travailler sur l’empathie, l’estime de soi, la responsabilité, c’est déjà de la prévention. C’est l’ADN de Génération Médiateurs.
Les programmes institutionnels, sur le harcèlement, comme PHARE interviennent quand le problème est là. La médiation, elle, prépare le terrain pour que les situations de violence émergent moins souvent.
⭐ Conditions de réussite de la médiation par les pairs
La mise en place de la médiation repose sur quelques leviers essentiels :
- Un portage clair du projet par la direction et l’équipe éducative : sans pilotage identifié, le dispositif s’essouffle.
- Un intérêt réel porté aux élèves médiateurs : lorsqu’ils sentent que les adultes s’intéressent à leur rôle et les accompagnent, leur engagement s’ancre.
- Une posture adulte cohérente dans l’ensemble des cours : exemplarité, langage commun et cadre partagé donnent de la crédibilité à la médiation.
- Une équipe formée soudée : la formation crée un lien fort entre les adultes, favorisant la confiance, la solidarité et la continuité du projet.
- Une vision de temps long : les effets s’installent progressivement.
💬 Que diriez-vous à des enseignants ou des directions qui hésitent à se lancer ?
Je leur dirais cinq choses :
- La médiation, c’est une posture différente, pas un « projet en plus ». Et elle apporte beaucoup de satisfaction dans la relation avec les élèves.
- Être formé à la médiation ne signifie pas devenir médiateur : la formation bénéficie à tous, le rôle de médiateur restant un engagement volontaire.
- Ne vous découragez pas dès la première année. La médiation s’inscrit dans le temps. Il est important d’accepter d’avancer en équipe, sur au moins deux à trois années, pour que les effets s’installent réellement. Les outils sont là.
- La médiation par les pairs s’inscrit pleinement dans la mission éducative de l’école : former des citoyens capables d’écoute, de responsabilité et de discernement.
- Et surtout, cette démarche fait du bien aux élèves, et aussi aux adultes !
✨ Le mot de la fin
La médiation par les pairs n’est pas le monde des bisounours.
Elle ne nie pas les conflits, elle apprend à mieux les traverser.
Elle offre aux élèves – et aux adultes – des outils pour mieux vivre ensemble, dans un monde complexe, en constante évolution.
Laurence Brossard
« Etablir la paix durable est l’œuvre de l’éducation. » M.Montessori
